Pages d’histoire > Allez à Madawaska, journal de voyage par Soeur Brissette, 1873

Allez à Madawaska, Journal de voyage de Montréal à Saint-Basile de Madawaska, du 1er au 4 octobre 1873,  par sœur Brissette

Mère Pagé, supérieure à Montréal

Mère Pagé, supérieure à Montréal

Ce récit est tiré des Archives des Religieuses Hospitalières de St-Joseph, de Saint-Basile de Madawaska, Nouveau-Brunswick. Il s’agit d’un journal de voyage rédigé par sœur Brissette, secrétaire de la communauté,  et terminé au cours de la semaine suivant l’arrivée du deuxième groupe de sœurs, le samedi 11 octobre. La lettre est adressée à mère Pagé, supérieure de la Maison mère, et aux sœurs de la communauté de Montréal.

Les sept sœurs fondatrices nommées à Saint-Basile voyagent en deux groupes. La supérieure mère Davignon et les sœurs Guérin, Brissette et Philomène quittent l’Hôtel-Dieu de Montréal le 1er octobre 1873 et arrivent à Saint-Basile, le 4 octobre. Les trois autres voyageuses, les sœurs Maillet, Colette et Rachel quittent Montréal le 8 octobre et arrivent à Saint-Basile le samedi 11 octobre.

Comme préambule à son récit de voyage, Sœur Brisette expose longuement les sentiments ressentis lors du départ de la communauté-mère et leur attachement à la Supérieure et aux sœurs de Montréal, à leurs familles, ainsi qu’aux membres du clergé, en particulier l’évêque Mgr Ignace Bourget et les aumôniers de la communauté. Le mercredi 1er octobre, les sœurs se rendent à la gare tôt le matin, mais à cause d’une méprise sur l’heure de départ du train, elles se voient obligées de passer la journée à l’évêché de Montréal. Comme l’horaire d’hiver est en vigueur, le train ne part qu’à 11 heures en soirée. Il s’agit de la Compagnie du chemin de fer le Grand Tronc qui assure la ligne Sarnia à Rivière-du-Loup (via Toronto et Montréal). Cette Compagnie deviendra propriétaire de la gare Bonaventure.

La partie du récit « Allez à Madawaska » que nous reproduisons ici raconte en détails les péripéties d’un voyage de trois jours de Montréal à Saint-Basile de Madawaska.  À bord du Grand Tronc, les quatre sœurs voyagent de nuit jusqu’à Pointe-Lévis, où elles changent de train à 9 heures du matin. En fin d’après-midi, elles arrivent à Rivière-du-Loup où elles vont loger chez les Sœurs du Bon Pasteur. Le lendemain matin, 3 octobre, elles partent en voiture tirée par deux chevaux à destination de Saint-Basile, où elles arrivent en fin d’après-midi, le samedi 4 octobre. Le récit de sœur Brissette est authentique : c’est en quelque sorte un témoignage de l’expérience vécue par tout voyageur qui, à l’époque, devait emprunter le même parcours à partir de Montréal pour venir au Madawaska.

Le récit de voyage du premier groupe des fondatrices est en fait une longue lettre que sœur Brissette, secrétaire de la communauté, adresse à la supérieure Mère Pagé et aux sœurs de Montréal, au nom des fondatrices de Madawaska. Nous avons omis de longs développements que nous signalons par des …

Très honorée Mère, chères et bien-aimées Sœurs,

La voix de la sainte obéissance, organe de la volonté divine, nous avait dit : « Allez à Madawaska. » En la compagnie de la sainte Famille, sous la garde des bons Anges, mercredi, le premier octobre, nous quittions notre cher Bethléem, qui nous vit naître à la religion, fut le berceau de notre enfance spirituelle, reçut les vœux de notre consécration solennelle, notre Paradis de la terre, le séjour le plus chéri comme le plus aimé de nos cœurs. (…) [Ici, la narratrice expose longuement les émotions et les sentiments des voyageuses au départ de la Maison mère, les adieux touchants à la supérieure mère Pagé, aux sœurs de la communauté, aux familles des voyageuses et aux membres du clergé, l’évêque Mgr Ignace Bourget et les aumôniers de l’Hôtel-Dieu, le Rév. M. Arraud, supérieur ecclésiastique, les Pères Nercam et Bonnissant, tous Prêtres de Saint-Sulpice.]

 Nous empruntâmes à la Sainte Vierge, les paroles, qu’elle prononça, lorsque l’Ange lui manifesta la volonté divine; et, à son exemple, à l’ange qui nous avait décrété cette même volonté en nous disant : « Allez à Madawaska! »,  nous répondîmes nous aussi : Ecce ancilla Domini! Fiat! Fiat!  

Mercredi. 7 heures, 10 minutes a.m. L’humble Fiat était prononcé et nous étions en route. (…)

Durant le trajet, les litanies de la Sainte Vierge, des prières à notre glorieux Père saint Joseph, à nos Saints Anges, à nos Saints Fondateurs et à nos Mères, pour demander la protection du ciel sur la communauté et les personnes chères que nous laissions, sur l’œuvre que nous allions entreprendre et sur nous-mêmes, occupèrent tous nos instants. Nous suivîmes cette règle chaque fois que nous quittâmes un poste pour aller dans un autre.

 Déception à la gare Bonaventure 

 

Gare Bonaventure

Gare Bonaventure

À 7 heures, 25 minutes. Nous sommes au Dépôt. On s’informe si les chars sont partis. On nous dit que les heures d’hiver sont prises et qu’ils ne partent que le soir à onze heures. Qu’à quelques pas de notre chez-nous et déjà une déception. Mr J. E. O. LaBadie vient nous saluer ainsi que Monsieur et Mme Monty qui venaient rencontrer notre chère Mère. Le frère de notre chère sœur Brissette arrive après eux préparé à nous accompagner jusqu’à St-Hyacinthe, où il avait télégraphié le Rév. Mr P. Levêque, leur oncle maternel, de venir nous rencontrer. Le bonjour donné, on voulut s’assurer si nous n’aurions pas été mal informés. Sur ces entrefaites, le Rév. Mr Plamondon, Chanoine de l’Évêché arrive. À peine l’avions-nous salué que notre Mère s’empresse de lui communiquer notre aventure. Il alla s’enquérir lui-même et ayant obtenu le même résulta que nous, nous pensâmes à retourner sur nos pas.

 Nous n’étions pas trop fâchées du naufrage, puisqu’il nous laissait séjourner quelques heures de plus à la chère Maison Mère. Une journée est si précieuse quand on se sépare de personnes tant aimées! Cependant, il plut au bon Maître d’en disposer autrement. Le Rév. Mr. Plamondon dit à notre Mère : « Ma Mère, vous ne retournerez pas chez-vous; qu’irez-vous faire? Les embarrasser?

-Oh! Embarrasser chez-nous, lui dit-elle; nous aurions le bonheur de les voir toute la journée. »

Il lui repartit : « Vous avez fait vos adieux, il ne faut pas renouveler ces douleurs; c’est trop triste pour vos sœurs et pour vous, ce sont des choses à ne pas faire deux fois. Vous allez venir avec moi. L’Évêché peut donner l’hospitalité pendant quelques heures, à quelques filles de cette communauté qui a été son berceau et qui a donné l’hospitalité au premier Évêque de Montréal, lorsqu’il était sans asile! »

Notre Mère crut devoir se rendre à ses instances et nous remontâmes en voiture.

 Une journée au Palais Épiscopal.

8 heures. (…) [Il s’ensuit un long compte rendu des activités des voyageuses durant la journée : accueil des Sœurs de la Providence, visite de la cathédrale en construction, visites de l’évêque, de membres du clergé et de sœurs de la Congrégation Notre-Dame, entre autres.]

 9 heures [du soir]. Restées seules avec nos chères sœurs, nous jouîmes encore quelques instants de leur cordiale affabilité. La bonne Sr Joséphine qui connaît très bien notre chère Sr Trudeau et quelques-unes de nos sœurs du Nouveau-Bunswick, dont elle nous a entretenues souvent aujourd’hui, nous a bien amusées tant par ses plaisantes histoires, que par les souvenirs des pays qu’elle a vus et qu’elle raconte avec tant de grâce.

 Voir, connaître et apprécier des personnes aimées, voilà quelle avait été l’occupation de cette journée, nous en séparer, devait en être le dénouement. Telle est la brièveté des joies ici-bas!

9½ heures [du soir]. Sr Joséphine et Sr Polycorpe nous font leurs adieux étant obligées de panser leur patient.

 10 heures [du soir]. Nous nous disposons à partir. Les soins, les délicates attentions, toutes les prévenances qui nous avaient été prodigués avec tant d’affection, nous avaient attaché à ces bonnes sœurs auxquelles nous ne savions comment témoigner notre gratitude ni quels remerciements leur faire. N’étant pas satisfaites de leur journée, leur charité voulait encore nous être utile durant le voyage; et, à cet effet, la chère sœur Marie des Anges, supérieure, et la chère sœur La Purification, amie intime de l’une de nous, avaient préparé un panier de bons fruits qui servirent à nous désaltérer durant le voyage.

10 heures, 10 minutes [du soir].  Nous faisons de nouveaux adieux. Cette scène du soir avait quelques similitudes avec celle du matin; c’est vous dire, ma très honorée Mère et nos chères sœurs, que tant d’affection, de tendresse et de bonté nous rappelaient votre cher souvenir et nous faisaient redire l’humble Fiat prononcé à la première heure du jour.

Départ pour Québec en train à 11 heures du soir

Monsieur Guimond et le bon Magloire viennent nous chercher.

10 heures, 20 minutes. Nous sommes aux chars. Notre bon et dévoué procureur,  Mr et Mme Monty, Mr Brisette, le fidèle et dévoué Magloire nous accompagnent et demeurent avec nous jusqu’à l’heure du départ.

 PREMIÈRE ÉTAPE DU VOYAGE : de Montréal à Rivière-du-Loup

11 heures [du soir]. Nous faisons nos derniers adieux! Que de choses dans un jour! Habituées aux charmes de la solitude nous nous ne rencontrions que bruit et dissipation; au lieu des allées solitaires du cloître, nous traversions des rues ou entendions le bruit produit par tant de choses différentes. En nous retrouvant seules, nous commençâmes sous cette nouvelle atmosphère, à respirer un peu plus à notre aise. La prière fut notre premier besoin, le satisfaire fut notre première occupation. Nous ne voulûmes pas prendre de lits; chacune un châle sous la tête, nous passâmes ainsi la nuit.  

À l’aide d’un guide que nous procura Mr Brisette, nous vous ferons connaître le nom des places que nous parcourûmes, la distance d’une station à une autre sans entrer dans aucun détail, car l’obscurité ne nous permit pas de distinguer aucun objet.

Montréal à Pointe-Lévis (164 milles). Pointe-Lévis à Rivière-du-Loup (126 milles).

 Jeudi, [2 octobre] 5 heures a.m. Oraison dans les chars. 6½ heures. Déjeuner sur nos genoux. 7 heures. Office et prières accoutumées.

8½ heures. Lorsque notre Mère fit son voyage, en août dernier, elle ne changea point  de chars. Pour nous, arrivées à la Pointe-Lévis, sans en rien savoir, nous fîmes tous nos préparatifs; c’était une bonne inspiration, car à peine avions-nous terminés, qu’on vint nous chercher pour prendre un autre train. Notre retard à laisser les premiers chars ne nous permit pas de voir Québec qui se trouve de l’autre côté, et le village de la Pointe-Lévis dont nous étions tout près. Nos trois sœurs qui vinrent nous rejoindre huit jours plus tard, favorisées d’un beau temps purent les voir. Un arrêt de quelques instants leur permit d’adorer en esprit N. S. dans l’église dont elles pouvaient apercevoir l’extérieur qui leur parut être bien ancien.  Ce qui attira de plus leur curiosité en ce lieu, ce fut de voir la petite maison qui avait vu naître notre saint Évêque Mgr Bourget. Elle fut le premier objet qu’elles recherchèrent après avoir vu l’église, vu qu’elle était bâtie auprès de celle-là. (Maison de Mgr Bourget)

 9 heures. Bordée de neige, installation dans les nouveaux chars; nous perdîmes beaucoup à l’échange, car nous nous trouvâmes plus exposées aux regards des séculiers; la chaleur était si grande (nous étions près d’un gros poêle) que nous avions peine à la supporter. Ayant pu obtenir un coin plus retiré, nous en profitâmes pour faire nos exercices (religieux). Prises d’un violent mal de tête et le cœur sur les lèvres, nous avions petite mine.

Deux Messieurs Prêtres prirent place non loin de nous; l’un deux nous adressa quelques mots, nous n’eûmes pas le plaisir de connaître son nom.

 12 heures, 20 minutes d’arrêt. Nous en profitons pour prendre notre dîner. Vous eussiez bien ri de nous voir toutes quatre, la table mise sur nos genoux déguster un morceau de pâté au poulet que nous avait préparé notre chère sœur Ladauversière. Nous vous eussions bien secondées, car nous en avions grande envie, mais nous ne pûment pas nous dilater à notre aise, ce qui nous ôta un peu l’appétit. Pauvre sœur Philomène, trop gênée pour faire une pareille excursion, elle fit abstinence tout le voyage, elle a tant souffert hors du cloître qu’elle nous en faisait pitié.

 1 heure. Nous récitons Vêpres.  Depuis neuf heures ce matin, nous n’avons vu qu’un pays pierreux et montagneux, des bas-fonds, des terres incultes en plusieurs endroits.

Les campagnes sont bien différentes sous tous les rapports de celles de Montréal, les villages sont très petits, si l’on en excepte St-Thomas qui a deux principales bâtisses, dont l’une est un couvent dirigé par les Dames de la Congrégation N. D. et l’autre est une prison. La vue des églises nous faisait toujours grand plaisir, elles sont en général bien pauvres à l’extérieur.

2 heures, 40 minutes. À St-Pascal, notre Mère nous invite à sortir pour voir un bœuf attelé sur une charrette, harnaché et le mors aux dents comme un cheval, ce qui nous récréa quelques instants, car c’était la première fois que nous en voyions.

3 heures, 12 minutes. À St-André, un petit accident oblige nos sœurs Guérin et Brissette, de se rendre dans les chars aux bagages, pour faire foncer le coffre qui contenait les provisions, tout y était bouleversé, mais rien n’a été perdu.

3½ heures. Nous récitons Matines et nous nous préparons à laisser les chars.

 Arrivée à Rivière-du-Loup et hébergement au couvent du Bon Pasteur

 4 heures, 10 minutes. Nous sommes à la Rivière du Loup. Le bon Mr Larcher vint au-devant de nous, sa voiture nous attendait ainsi que celle des chères sœurs du Bon Pasteur, qui avaient été informées de notre arrivée que la veille au soir, vu le retard de notre lettre. Nous arrivons à la station où Mr Charles Plourde vint nous recevoir, tout joyeux de nous rappeler le souvenir de notre chère sœur Luce en nous disant qu’il est son frère. Il fut très poli et tout dévoué. On amène un petit infirme à Notre Mère pour qu’elle le guérisse; elle le console par de bonnes paroles et l’engage à prier.

 Après nous être assurées que tous nos effets sont serrés, nous remontons en voiture pour nous rendre au Couvent.  

 5 heures. À notre arrivée, la bonne Mère St-Joseph vint au-devant de nous, ses chères filles la suivaient. Après un fraternel baiser, on nous conduisait dans une chambre qu’on nous avait préparée. Après nous être un peu remises, nous allâmes à la chapelle, et de là au réfectoire où un très bon souper nous fut servi. Nous trouvant cette fois plus à notre aise, nous nous acquittâmes bien de notre devoir. Le souper fini, nous retournâmes au chœur pour terminer nos prières.

 6½ heures. Notre Mère se retire avec ma sœur St-Joseph, la supérieure; mes sœurs Guérin et Philomène vont se reposer. Votre petite Sr Brissette, (curieuse comme sa mère Eve), accompagnée de la bonne Sœur St-Raphaël, fait la visite d’une partie de l’établissement, voit les bibliothèques, les peintures, les livres d’étude, la tenue des livres, ce qu’elle apprécia beaucoup.  Arrivée à la salle de réception, votre petite sœur (qui ne paye pas de mine) se vit entourée des chères sœurs Gabriel, assistante, St-Jean, St-Raphaël, St-Edmond, Ste-Elizabeth et St-Henri, qui se rendaient pour la récréation.

 Durant les quelques instants de conversation qu’elles eurent avec elle, elles la pressèrent d’une foule de questions sur nos pauvres malades, les divers genres de leurs maladies, les traitements qu’on leur faisait suivre, la manière dont on les pansait. Elles paraissaient témoigner tant de sympathie à ces chers malades, que la petite interlocutrice en était toute joyeuse. Elle tâcha de satisfaire à toutes leurs demandes et de leur rendre le réciproque, en se réjouissant avec elles, du bien qui se fait à leur chère Maison Mère, parmi les Pénitentes, dont quelques-unes lui dirent-elles, sont de grandes saintes.

8 ¼ heures. Notre Mère et la bonne sœur St-Joseph arrivent. Celle-là leur offre un petit souvenir, en leur faisant faire le choix de quelques images qui nous avaient été données et l’on s’amusa encore quelques instants.

8½ heures. Avant de se séparer de nous, la bonne Supérieure exprime son regret de ne pouvoir avoir la Messe chez elle, et comme nous désirions faire la Ste Communion, elle nous demanda si nous pourrions nous rendre à l’Église, le lendemain, ce qu’ayant agréé, nous lui souhaitons le bonsoir et nous allons nous coucher.  

 DEUXIEME JOURNÉE DE VOYAGE : de Rivière-du-Loup à Notre-Dame-du-Lac

 Vendredi, 6 heures a.m. [3 octobre 1873]. Nous nous rendions à l’église où le bon Jésus nous ménageait une grande consolation, celle d’assister à la Messe d’un prêtre étranger qui venait d’arriver.  

7 heures. Rentrées au Couvent, on vint nous informer qu’un autre prêtre venait dire la sainte Messe; cette fois nous ne pûmes l’entendre, étant obligées de partir.

 Nous prenons notre déjeuner à la hâte et revêtons nos habits. Nous saluons et remercions nos chères et bien-aimées sœurs, qui se rendent à la voiture en ne cessant de nous témoigner leur affection. Lorsque nous fûmes prêtes à partir, l’une d’elles nous remit un billet où leur noms étaient écrits à la suite desquels étaient leurs vœux ainsi exprimés : « Nous vous promettons le secours de nos prières toutes impuissantes qu’elles sont, que le Seigneur bénisse votre généreux sacrifice, que le succès couronne votre entreprise. C’est un vœu du cœur que nous vous exprimons ici. »

Ces chères sœurs accueillirent avec la même bonté nos trois sœurs [Maillet, Colette et Rachel] et leur prodiguèrent la même sympathie et la cordiale affection qu’elles nous avaient témoignée à nous-mêmes. Leur récréation différa de la nôtre, elles la passèrent à faire de la musique et du chant.

Vingt-deux personnes atteintes de la picote sont reléguées dans une pauvre petite maison de la Rivière du Loup. Nous regrettons de connaître trop tard leur triste position, car nous aurions été heureuses d’aller les visiter.

 Départ de Rivière-du-Loup

 7½ heures. Nous laissons la Rivière du Loup. Les prières ordinaires terminées, nous récitons l’office et le rosaire en commun.

 8 heures, 25 minutes. Nous passons au Lac des Vases, ayant en longueur 12 milles en largeur 2 milles, toute cette étendue n’est qu’une terre molle et boueuse dans laquelle on plonge des perches sans en atteindre le fond.

 9¼ heures. Nous faisons la lecture. Chère Mère Pagé, le temps des framboises est passé, mais en revanche, nous avons de la belle mousse. Comme nous avons changé d’idées, en avançant quelques pas, nous nous faisons une petite provision. Nos chères sœurs qui n’ont jamais vu notre beau pays, nous permettront de les y conduire en esprit. Depuis la Rivière du Loup, jusqu’à Madawaska, comme disent quelques-uns, toujours des bois, des montagnes, des cailloux, des souches, du mascou et des framboises, (en été, il y a de plus, des ours.)

Chère Mère Brossard, nous avons bien pensé à vous en faisant un si beau tour de voiture. Si vous pouviez supporter la fatigue du voyage, nous vous inviterions à monter dans notre belle voiture traînée par deux chevaux. Oh! Ça ne faisait pas pitié; mais c’est un plaisir auquel il nous faut renoncer. Il ne fait pas chaud ici, nous sommes toutes les quatre encapuchonnées comme en janvier, notre costume provoque à rire.

 11 heures. Nous arrêtons à la Rivière St-François. Pendant que les chevaux prennent leur ration, sœurs Guérin, Brissette et Philomène font un demi-mille à pied. Toutes les trois dans un chemin presque solitaire, environnées de bois et de montagnes; la sainte Famille fuyant en Égypte, et nos Mères venant en Canada étaient deux tableaux desquels il nous semblait que notre état présent nous rapprochait. Oh! Que nous étions heureuses de ce bonheur qui devenait un puissant aiguillon pour exciter notre ardeur et animer notre zèle à nous dévouer à la gloire de Dieu.

Notre charretier en nous rejoignant nous dit que si c’eut été en été, il nous aurait empêchées de faire ce trajet à cause des ours, qui maintenant sont retirés dans leur retraite. Voici comment ils bâtissent pour l’hiver. Une petite hutte en cèdre de forme triangulaire, couverte d’écorce et de mousse les met à couvert de la neige. Aussitôt qu’elle est construite, ils y font leur séjour et ne paraissent plus dans les chemins.

 Nous avons le plaisir de faire la rencontre de nos nouveaux compatriotes. Quelle agréable surprise! Nous voyons des chevaux de notre pays, des bœufs attelés comme à St-Pascal, ils ont de plus des clochettes.

 Arrêt à St-Honoré pour dîner

 12 heures. Nous arrêtons à St-Honoré, 28 milles de la Rivière du Loup. Nous sommes élevées de 1400 pieds au-dessus de la mer. La neige tombée ce matin couvre le toit des maisons, ce qui vous donne une idée de la température. Sept maisons composent le village. Nous prenons le dîner chez une bonne vieille qui nous donne sa recette pour faire du bon pain; après quoi nous nous rendons à l’église où nous récitons notre office en commun et faisons le chemin de la croix.

Le dénuement de ce temple consacré à la grandeur de notre Dieu fut un crève-cœur pour nous; nous allons vous en dire un mot. Ayant en longueur tout au plus trente pieds et en largeur quinze pieds, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, nous n’apercevons que des pièces de bois dont les fentes sont bouchées avec des étoupes. Le sanctuaire est fait de planches à peine varlopées, un peu de chaux en couvre une partie. Une petite statue de la Sainte Vierge un peu élevée au-dessus du tabernacle, et un petit crucifix avec des chandeliers de bois peinturés en jaune, c’est là tout l’ornement avec les tableaux du chemin de la croix.

La lampe du Saint Sacrement est placée dans une boîte de bois brut. Les portes de l’église sont faites absolument comme les portes d’écurie dans les campagnes, c’est-à-dire de bois brut avec des clous dont les têtes se laissent voir sous la forme d’un carreau. Vous concevez mieux que nous ne le pourrions dire ce que nous éprouvâmes. Oh! Combien la bonté de Dieu brillait admirablement ici et combien nous nous sentions pressées de l’aimer plus ardemment. Nous regrettions vivement de n’avoir pas quelque chose à offrir à cette église, et nous aurions voulu avoir le superflu des riches, nous en aurions fait un digne usage. Ceci nous a fait apprécier le bonheur de contribuer à l’ornement des églises, et nous nous sommes réjouies, en pensant que notre chère Communauté y prenait une bonne part.

 De St-Honoré vers le Détour du Lac

1 heure. Nous remontons en voiture et à peu de distance, nous traversons la rivière des Savanes, nous n’avions pas encore vu de moulin à vent pour battre le grain, un s’offre à notre curiosité.

2 heures. Nous apercevons le Lac Témiscouata, ayant en longueur 25 milles, et dans le plus large, 3 milles, un peu plus loin se trouve un moulin à farine. Ma sœur Guérin nous égaya beaucoup en cet endroit, car apercevant de loin, l’eau retenue dans un canal dont les côtés étaient recouverts en bois, elle nous dit : « Regardez donc, je n‘ai jamais vu chose pareille : une rivière dans du bois. » Ce canal avait 2 arpents de longueur et 4 pieds de largeur.

4 heures. Nous récitons l’office.

7 heures. Nous sommes au Détour du Lac [Notre-Dame-du-Lac]. Nous nous rendons au presbytère qui est situé sur un coteau élevé ayant à ses pieds la rivière nommée Détour du Lac à cause du détour qu’elle fait en ce lieu.

Le Rév. Mr Guay nous reçut avec la plus exquise politesse; sa respectable mère et sa bonne ménagère le secondèrent très bien. On nous prépara le souper auquel on servit un excellent poisson nommé le Pointu.

À son issue, nous allâmes à l’église, attenante au Presbytère. Celle-ci est sur le même plan que celle de St-Honoré, dont nous avons parlé plus haut, mais un peu moins pauvre. Une belle lune éclairait cette petite église où il régnait à cette heure un silence absolu. Tout nous portait à Dieu et nous y fussions demeurées longtemps, si le froid ne nous eût bientôt obligées d’en sortir.

Pendant que notre Mère converse avec le Rév. Mr Guay, auprès d’un bon feu, la bonne Maman nous invite. Nous acceptons volontiers et elle est toute joyeuse de nous entretenir de son cher fils unique qui est bien digne d’elle, de nous rappeler  réminiscences du passé. Nous en fûmes très heureuses, car ses souvenirs se rattachaient à l’enfance de Sa Grandeur Monseigneur Bourget, qu’elle a très bien connu ayant été élevée tout près de lui. Elle s’en informa avec un vif intérêt; ils ont peu de différence d’âge. Mme Guay est encore bien portante.

 9 heures. Nous nous rendons à nos chambres où nous trouvons des lits bien bons. Notre Mère fut honorée de posséder celle de l’Évêque qui se trouvait en bas.

 TROISIEME JOURNÉE DU VOYAGE : de Notre-Dame-du-Lac à Saint-Basile

 Samedi, 7 heures a.m. Nous assistons à la Messe à laquelle nous avons le bonheur de communier. Après l’action de grâces, on nous conduit à table où le déjeuner fut présidé par le Rév. Mr Guay. Ce matin, on nous fait connaître le touradie et la truite fraîche, deux poissons très excellents.

8 heures. Nous songeons à partir. Le Rév. Mr Guay qui nous avait témoigné beaucoup de bienveillance et d’intérêt, nous donna sa bénédiction qu’il accompagna de quelques paroles d’encouragement et nous fit des vœux. Nous le saluons et remercions, ainsi que sa respectable mère qui remit à notre chère Mère Davignon, un petit panier pour souvenir de notre passage chez elle; celle-ci lui offrit en retour, celui que les bonnes sœurs de la Providence nous avaient donné, nous étions heureuses de le retrouver assez rempli.

8 ½ heures. Nous voilà de nouveau en marche. Le temps est beau, mais très froid. Nous pouvons réciter les prières ordinaires et l’office en commun; Notre Mère nous fait suppléer à la lecture par des oraisons jaculatoires, parce que nous gelons.

9 heures. St-Louis du Ha! Ha!, où nous passons, n’a de remarquable que son nom.

9 ½ heures.  Nous passons près de la rivière Touradie où on fit la pêche du bon poisson de ce matin.

10 heures. Nous voyons la petite chapelle du Dégelis qui est bien confortable à l’extérieur. On y dit la Messe tous les quinze jours. Non loin de là est la rivière aux Perches qui n’est autre chose qu’un puits profond dont les eaux sont couvertes de perches.

11 heures, 40 minutes. Nous arrêtons à Sainte-Rose du Dégelis chez le bon père Irlandais que notre Mère a soigné lors de son voyage. Nous en avons reçu des « God bless ». Il neige à plein temps. Nous prenons notre dîner à la faveur du bon sac de provisions, lequel achevé, nous nous retirons dans une chambre pour réciter notre office. Celui-ci achevé, la rencontre d’un bon gobelet comme le vôtre, chère Mère, rappela le souvenir de votre voyage, nous nous en réjouîmes beaucoup.

12 heures, 25 minutes. Notre Mère et Sr Brissette, qui craignaient le froid à cause d’une forte inflexion de voix, remontèrent en voiture. Sœurs Guérin et Philomène firent quelques arpents à pied. Leur course ne fut pas longue, car la neige qui tombait à gros flocons blanchit bientôt leurs belles capuches. Elles reprirent leurs places et nous continuâmes notre route.

Le temps étant plus favorable au passage de nos chères sœurs Colette, Maillet et Rachel, à midi et demi, elles allèrent à la pêche. Un bon Acadien leur fit faire un tour de canot, et après qu’elles eurent plusieurs fois tendu leur ligne sans succès, celui-ci leur fit le plaisir de leur pêcher une belle truite qu’elles nous apportèrent, toutes fières de nous annoncer qu’elles savaient très bien mettre l’amorce et faire pêche merveilleuse.

Frontière du Nouveau-Brunswick

 1 heure. À 12 milles de Dégelis, nous sommes à la ligne qui sépare le Nouveau-Brunswick du Canada [actuelle province de Québec].

Ma sœur Philomène placée à la gauche du Rév. Mr Guay pour le déjeuner, ne nous avait encore rien dit de la gêne qu’elle y avait éprouvée et dont nous nous étions fort bien aperçues. Nous parlions de notre futur avenir : « Notre Mère, dit-elle, j’ai bien hâte d’être rendue et je serais contente si vous vouliez me donner un office.

 - Lequel?, lui demanda alors Notre Mère.

- S’il y a des dindes par là, voudrez-vous que j’en aie soin, je ne serais pas gênée avec elles. »

2 heures. Sur un petit coteau, nous voyons l’église St-Jacques, dont l’extérieur quoique de bois blanchi seulement est tout à fait gentille; comme la précédente, un prêtre y vient tous les quinze jours dire la sainte Messe. Nous avions beau regarder, nous ne voyions que des souches. Ma sœur Philomène nous fit encore bien rire.

« Pensez-vous, lui demandait-on, de vous ennuyer?

- Oh, non, je ne m’ennuierai pas, car il y a par ici bien des souches, et je les préfère de beaucoup au grand monde où on est si gênée! » Rire nous faisait trouver le temps moins long.

Chère Mère Pagé, nous voyions avec plaisir l’endroit de votre pique-nique, où vous perdîtes votre capuche, celui où vous vîtes tant de bêtes, nous y remarquâmes deux vaches.

Première chapelle du Petit-Sault, à gauche.

Première chapelle du Petit-Sault, à gauche.

3 heures. Nous approchons de la terre nouvelle. L’église du Petit-Sault bâtie sur un coteau se trouve située dans le centre d’un joli village. Depuis notre départ, nous n’avions pas vu de bâtisses confortables. Ma sœur Guérin nous a beaucoup amusées, car tenant à acquérir des connaissances pour lui aider à exécuter le grand projet de bâtir « la ville de Madawaska » tout le long du trajet elle nous invitait à regarder : tantôt une maison en cèdre recouverte en bouleau, tantôt des fours faits de terre glaise et autres choses de cette nature. Elle a commencé par visiter la Cathédrale, et depuis Montréal jusqu’ici, elle a fait bien des expériences qui lui seront très utiles dans les circonstances que lui ménage l’avenir. Elle ne parle plus que de défrichement, jardin, bâtisse d’un hôpital, cuisine à la française, etc.

 4½ heures. Nous apercevons l’église St-Bruno [Il s’agit plutôt de Saint-David au Maine] et la rivière St-Jean du côté des Américains. Nous passons tout près des fortifications faites par les Français. Nous traversons un pont et saluons «Madawaska».

 

Presbytère de Saint-Basile.

Presbytère de Saint-Basile.

5 heures, 20 minutes. Nous arrivons au presbytère par une averse, le bon Père Dugal vint nous accueillir. Ayant dit à Notre Mère que nous ne pourrions pas dormir, si nous ne voyions le soir même notre nouvelle maison, après avoir salué les bons Pères, elle demanda à Mr Larcher s’il voulait bien nous y conduire. Sur son acquiescement, nous remontâmes en voiture, après avoir adoré Jésus dans le secret de nos cœurs. Car nous nous trouvions en face de l’Église. La variété de changements depuis le départ nous faisait éprouver le besoin de retrouver un chez-nous. De faire la visite du couvent fut chose promptement exécutée. Quelle agréable surprise lorsque nous aperçûmes quatre paillasses remplies. Nous retournons en hâte en donner communication à Notre Mère restée au presbytère. Celle-ci qui partageait nos sentiments fut aussi heureuse que nous de la consolation ménagée par la Divine Providence. Elle prend place dans la voiture et cette fois, c’était pour nous rendre chez-nous.

ph_3531 1000 web5½ heures. Installation dans notre Couvent, nous nous rendons au chœur pour rendre grâce à Dieu. On fait connaissance avec Mme Beaulieu, la femme de notre fermier qui est une bien bonne personne. Elle avait fait son petit ménage pour nous recevoir, et avec les effets qu’avaient donnés quelques personnes, elle nous prépara des lits. Nous n’avons jamais si bien reposé que sur notre paillasse de ce soir.

 Dimanche, 6 heures a.m. On se rend à l’église pour la sainte Communion par une pluie averse. Nos parapluies étaient restés dans la voiture du charretier, nos capuches en tinrent place et de même pour la grand’messe. Nous fûmes obligées de retourner dans l’après-dîner, par le même temps, ce qui nous fit beaucoup penser à nos premières Mères. Notre chère Mère en souffrit un peu, car elle s’était assez mouillée pour devoir faire sécher ses habits.

 12 heures. On nous envoie notre dîner du presbytère.

 4 heures. Mr Martin, sa femme et ses enfants viennent nous faire visite comme voisins, ces bonnes gens nous ont bien assistées.

 Description des lieux autour du couvent

 Pour nous reposer, nous vous invitons à venir visiter notre nouveau monastère. Le site est magnifique. Il est bâti sur un sol un peu élevé, un petit parterre sur le devant et la rue traversée, la rivière St-Jean coule au bas. De l’autre côté de la rivière est la paroisse St-David; le bas de la montagne n’offre aux regards dans la belle saison qu’un riche tapis de verdure, la culture qui s’y fait, les arbres dispersés dans ses diverses parties font une symétrie qui charme. Devant notre établissement il n’y a aucune bâtisse, de sorte que nous pouvons contempler les beautés de cette riante nature qui nous élève jusqu’au Créateur.

 En arrière est la terre qui nous a été donnée. C’est encore un terrain montagneux; une partie de la vallée est cultivée, quoique le défrichement ne soit pas aussi avancé que sur le côté précédent. Une source nous procure une eau pure et délicieuse à boire.

 Après vous avoir laissé voir l’extérieur, nous vous conduisons à la petite chapelle qui est bien charmante. Le sanctuaire vous laissera désirer quelque chose, car il est dans un complet dénuement. Passons au chœur qui se trouve en face de l’autel à l’autre bout de la chapelle. À droite, sont quatre petits appartements; en côté est le réfectoire des enfants et une grande classe. Le rez-de-chaussée sera notre cuisine; les caves occupent le reste.

 L’escalier monté, sont trois appartements : l’un est la chambre de notre Mère, l’autre en côté, la salle commune; et le troisième nous sert de dortoir. En côté est encore un autre chœur en dessus du premier et un peu plus grand, nous nous y réunissons pour faire nos exercices. Un jubé pour un orgue est voisin. Nous trouvons une salle d’étude au bout de laquelle est un dortoir.

 Les bâtiments sont grands et offrent beaucoup de commodités, mais tout cela s’en va en ruine. Les bâtisses ne sont pas construites comme à Montréal et leur détérioration nécessite beaucoup d’améliorations. Il n’y a pas beaucoup de bons ouvriers ici et les médiocres sont encore très rares.

 Lundi. La pluie continue, et il fait bien froid. Trois malades se présentent, mais n’ayant ni lits, ni poêles, ni provisions, ni remèdes, on ne peut leur donner que des paroles de consolation et d’encouragement en attendant que notre état nous permette de les assister. Nous fûmes obligées de ne pouvoir les recevoir; et d’autant plus, qu’une pauvre femme qui se trouvait du nombre mourut le lendemain.

 Mercredi, le Docteur Bernier vint nous visiter, accompagné de son aimable dame, il nous rappelle  beaucoup nos bons médecins de Montréal et se montre très dévoué pour nous.

 Conditions des gens du Madawaska

 D’après ce que nous avons pu voir, la communauté a été certainement inspirée de Dieu en acceptant cette fondation et voici quelles sont les raisons qui nous font porter ce jugement. Très pauvre, le peuple est encore plus dépourvu des principes d’une bonne éducation, absence qui laisse subsister des préjugés que la religion peut seule détruire, l’ivrognerie lui fait un grand tort. La difficulté des chemins lui permet peu de rapport avec les étrangers. Un seul voyage à la Rivière du Loup nécessite cinq jours d’absence. Comment vendre leur grain et transporter les effets dont ils ont besoin? Ils sont obligés de donner leur grain pour des marchandises qu’on leur vend à des prix exorbitants. L’argent est si rare que lorsqu’ils en ont quelques pièces, ils les serrent avec soin.

 Il n’y a pas plus de dix familles qui mangent du pain de blé les autres se nourrissent de buckwheat (ce qu’on appelle sarrasin en Canada). La fleur [farine] démêlée avec du lait sûr est le pain des riches, les pauvres le démêlent avec de l’eau, ça fait un pain massif, n’ayant pas encore de four pour cuir le pain, on nous en fit manger la semaine dernière, nous vous envoyons un morceau pour vous faire connaître le pain de notre pays. On fait des galettes comme en Canada (sur la plaque du poêle) ce qu’on nomme ici des plogues ou ployes, (c’est un régal).  

 Nous voudrions de suite exercer l’hospitalité. Pour cet effet, nous réclamons instamment le secours de vos ferventes prières. Car la bâtisse étant trop petite pour les deux œuvres, nous voudrions faire transporter une maison qui nous appartient près du couvent, ce qui nous permettrait de recevoir plusieurs malades. Mais il faut que notre père St Joseph fasse cela pour nous, car les hommes disent la chose sinon impossible du moins très difficile. Si vous le demandez pour nous, nous obtiendrons sûrement cette grâce de notre bon Père qui nous a déjà fait sentir sa toute puissance et son crédit auprès de Dieu, par l’assistance que nous avons éprouvée depuis notre arrivée. 

Plus d’une fois, nous avons dit : c’est notre bon Père St-Joseph qui nous envoie ce secours, cette protection. Oh! Que nous serions heureuses si un tel bonheur nous était accordé, les pauvres ne sont-ils pas tout notre bien et toute notre consolation? Nous comptons donc beaucoup sur vos ferventes prières et sur celles de nos chers malades de Montréal.

Nous espérons que ces nouvelles vous consoleront comme elles nous consolent nous-mêmes des sacrifices que nous a imposés cette œuvre. La joie de faire aimer Dieu et d’être utiles à ses frères, est dès ici-bas le centuple promis à ceux qui auront tout quitté pour suivre Jésus-Christ, elle dédommage bien de toutes les peines.

 Arrivée du deuxième groupe d’hospitalières : les sœurs Maillet, Rachel et Colette

L’arrivée de nos chères sœurs samedi dernier nous a causé une joie indicible. Oh! Combien nous les désirions! À trois heures nous hissions un beau pavillon blanc (un morceau de coton attaché au bout d’un bâton) pour saluer nos sœurs dont l’arrivée était annoncée par le tocsin (une clochette empruntée que l’excitatrice porte dans sa poche pour sonner les observances). Nous allâmes les recevoir au chœur par le chant du Magnificat. Nous étions toutes si contentes que nous pleurions et chantions tout à la fois. Oh! Comme nos cœurs se sentaient fortement unis par les liens d’affection que cimente l’exil. Leur voyage a été des plus heureux ayant été favorisées d’un beau temps et ayant joui d’une bonne santé.

 L’heure du souper suivit de près l’arrivée de nos chères sœurs. Notre chère Mère Davignon leur exprima son regret de n’avoir à leur offrir, que du pain rassis et bien noir; celles-là au contraire, toutes joyeuses de venir partager avec nous le bonheur de boire au calice du Seigneur, trouvèrent bons, le pain et tout ce qu’on leur servit.  L’Amour leur adoucit l’amertume et elles mangèrent avec appétit. Notre Père St Joseph nous avait pris sous sa protection à notre départ qui s’effectuât un mercredi, et dont il nous plaça à notre arrivée qui se trouvait un samedi, sous la protection de la Vierge Immaculée. Nous sommes biens les enfants de la Ste Famille.

Voilà le voyage effectué et vos sept petites sœurs commencent leur nouvelle carrière. Avant de se mettre à l’œuvre, veuillez leur permettre de réclamer le secours de vos ferventes prières pour leur obtenir une parfaite correspondance au dessein que Dieu a eu en vue en les appelant à cette grande mission. Elles vous assurent du [sic] réciproque dans les leurs et vous prient de croire à la sincère affection qu’elles vous portent.

Très honorée Mère, chères et bien-aimées sœurs, puisse Notre Seigneur en retour de toutes vos bontés, de votre dévouement et de votre affection vous départir mille bénédictions, mille grâces et mille faveurs.

Ce sont les vœux ardents et les sincères remerciements de celles qui sont heureuses de se dire de vous toutes en Jésus, Marie et Joseph,

Les très humbles et reconnaissantes sœurs et servantes, 

Les Religieuses Hospitalières de St-Joseph de l’Hôtel-Dieu de Madawaska. 

Note: Sr Brissette était secrétaire de la commuauté de Saint-Basile. Elle y demeura deux ans et est retournée à Montréal le 24 septembre 1875. Elle y mourut le 2 avril 1876.

Source : « Allez à Madawaska », Journal de voyage des  Fondatrices, du 1er au 4 octobre 1873, par Sr Brissette.

 

Commentaires et mise en page: Bertille Beauliieu, r.h.s.j., archiviste

Transcription du manuscrit: Linda  Thibodeau, technicienne en archives

 





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